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Portraits d’artisanes - les retailles collectives de Sophie

Sophie P.-Voyer fabrique du papier à partir de tissus recyclés que lui refilent des designers locaux. Entre les ateliers de fabrication, les expositions et les commandes, l’artiste n’a pas trop le temps de souffler, mais a pris quelques heures pour m’accueillir dans son espace entremêlé de douceur et de folie artistique. Bienvenue dans l’Atelier Retailles, où les imprévus et les défis deviennent l’occasion de repousser sa créativité.

J’arrive aux immeubles Cadbury de Rosemont à la fin d’une journée aussi grise que peut l’être le début du mois de mars à Montréal. L’atelier est situé au bout d’un long couloir désert traversé par une moquette sûrement plus âgée que moi. À l’intérieur se trouve un loft qu’on imagine baigné de lumière, lorsque lumière il y a. Ce sera les néons pour moi en ce début de soirée. Les plantes y abondent, on aperçoit de grosses machines dans le fond, des dessins dans tous les recoins. Pas étonnant lorsqu’on sait que l’artiste Cath Laporte et l’illustratrice Ana Roy partagent aussi l’espace. 

Je suis en retard, mais c’est pas grave : Sophie est occupée à éponger le plancher mouillé. À ses côtés, l’artiste Nicolas Lachance dépose une feuille humide sur un tapis tissé afin que sa texture imprègne le papier. Il m’explique brièvement son projet et sa démarche, me parle de métiers jacquards et d’oeuvres moyen-âgeuses. Je suis pas sûre de tout comprendre, mais je me dis que c’est peut-être parce que je connais pas grand-chose aux arts. Quand je lui demande si cette oeuvre sera présentée quelque part, il me répond que c’est pour une petite exposition avec quelques personnes en mai. «T’es dont bien modeste!» lance Sophie, sourire en coin, avant de m’annoncer que le projet sur lequel les nouveaux acolytes travaillent sera au Musée d’art contemporain de Montréal, plus connu sous le nom de MAC. Leur collaboration s’étendra sur plusieurs semaines, et beaucoup d’expérimentation est au programme. 

Pendant ce temps, je flatte la tête de Zed, son gentil Boston terrier et fidèle compagnon depuis huit ans. Il a son coin dans l’atelier, devenu sa maison principale. Il faut dire que sa maîtresse passe beaucoup de temps dans ce lieu, alors aussi bien le rendre confortable. Une fois Nicolas parti, Sophie tamise les lumières, met de la musique et m’aide à décapsuler les bières ramenées du dépanneur, une tâche dans laquelle je suis assez nulle merci. Et c’est là qu’elle me raconte son histoire, probablement pour la centième fois. Mais elle le fait avec le sourire, avec cette aura d’optimisme et de douceur qui ne la quitteront pas.

Coup de foudre pour le papier

C’est pendant ses études en arts visuels à l’Université Concordia que Sophie a découvert la fabrication de papier, passionnée par la dualité entre sa conception et le résultat. Si la feuille de papier est légère, douce et délicate, le travail qu’elle nécessite est salissant, difficile et lourd pour les bras. Et long, surtout! Il faut trier les fibres végétales, les couper, les faire tremper, les ramollir, étendre sur des cadres, presser et laisser sécher, feuille par feuille. 

« Ma prof me disait qu’il y avait toujours quelqu’un qui avait un coup de foudre pour le papier pendant le cours et qui voulait acheter la machine pour en fabriquer.» Sauf que personne ne l’achetait, cette machine : trop chère, trop encombrante, pas trop pratique. Quand ce fut le tour de Sophie d’avoir la piqûre pour ce médium, elle a été la première étudiante en 30 ans à l’acquérir pour vrai. Ça me surprend pas trop. Sous ses dehors doux et discrets se cache une fonceuse qui ne fuit pas devant les problèmes, les transformant plutôt en occasion d'apprendre. Et c'est après une épreuve difficile que son projet d’atelier de papier a pris réellement forme, soit un accident de vélo qui l’a clouée pendant quatre mois et permis d’obtenir du chômage, une condition nécessaire pour présenter son projet à l’École des entrepreneurs et avoir une subvention durant un an. 

À l'écouter ainsi parler, je réalise que Sophie n’est pas vraiment une artisane; c’est une artiste à part entière. Bien sûr, les deux termes ne s’excluent pas et sont souvent confondus, mais c’est très clair dans ma tête: si l’artisane va fabriquer à la main des objets pratiques ou décoratifs, l’artiste possède une démarche créative qui tolère mal la répétition. La jeune femme originaire de Gatineau pourrait se contenter de faire des carnets en joli papier recyclé et vivre de ça seule dans son coin, mais ça ne la satisferait clairement pas. Ce qui la motive, c’est de développer des projets trippants avec d’autres artistes, d’offrir des résidences dans un avenir rapproché, toujours dans un esprit de collaboration et de découverte. 

Son succès lui est presque tombé dessus du jour au lendemain, propulsé par l’exposition annuelle de design souk@sat, un marché d’artisan(e)s qui s’étale sur plusieurs jours de décembre. «La première édition du souk a été vraiment éprouvante, mais si inspirante. J'y ai côtoyé des designers de luxe, j'ai vraiment fait de belles rencontres, et je sais pertinemment que la clientèle générée par le souk est inestimable.» 

Les projets ont déboulé depuis, et les premiers mois n’ont pas été de tout repos pour la nouvelle entrepreneure habituée à un salaire fixe et des vacances payées. «J'ai trouvé difficile d'apprendre à équilibrer le niveau d'énergie (démesuré!) et de temps que je mettais dans mon entreprise au début qui me laissait me faire croire à moi-même que si je travaillais pas autant et aussi fort, j'étais pas "légitime" comme travailleur autonome.» Tranquillement, elle prend conscience de ses limites et de l’importance de la vie à l’extérieur de l’atelier. Je la sens lucide sur sa réalité, sans être tout à fait prête à ralentir la cadence.

Heureusement, il y a son entourage qui vit la même réalité. «J'ai un réseau incroyable et une garde rapprochée de femmes merveilleuses qui se supportent, s'encouragent, s'entraident dans les défis de l'entrepreneuriat et c'est le plus beau cadeau du monde, m’écrira-t-elle plus tard. Partager l'Atelier, c'est aussi faire partie d'un noyau de combattantes créatives qui se propulsent quotidiennement ». 

Crédits photos: Magalie Massey
Pour en connaître plus sur Atelier retailles: https://www.atelierretailles.com/


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